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La famine et le poisson rouge - Publié le 03/10/2006

Article paru dans la revue Humanitaire, Hors série n°3, été 2006, Médias et plaidoyer : comment faire porter la voix des ONG ? Par Jean-Paul Marthoz - Mots-clefs : tsunami humanitaire media

Lien web : www.medecinsdumonde.org/publications/revuehumanitaire


Humanitaire est une revue trimestrielle de débat et de réflexion éditée par Médecins du Monde. Pour tous renseignements : http://www.medecinsdumonde.org/publicati(..)

 

Le tsunami de décembre 2004 a montré l’extraordinaire capacité de mobilisation des médias internationaux face à une catastrophe naturelle. Le drame du Darfour, la famine au Niger et le tremblement de terre au Pakistan ont illustré leur tout aussi extraordinaire capacité de négligence. Selon une étude d’AlterNet, la couverture du raz-de-marée au cours de six semaines a représenté autant que celle des 10 « crises oubliées » au cours de toute une année. La presse serait-elle comme un poisson rouge, virevoltant dans son bocal et incapable de plus de trente secondes d’attention ?


Selon une étude publiée en 2004 par la Reuters Foundation et le Fritz Institute, une crise a le plus de chances d’attirer l’attention des médias « si elle a provoqué un grand nombre de morts, si elle touche une population du même type que l’audience, si elle a causé beaucoup de souffrances parmi les enfants, si elle peut fournir des images et des témoignages forts et si elle a des implications de politique étrangère pour le pays d’origine du journaliste ». Et, ajouterais-je, pour qu’une information humanitaire s’impose réellement au sein de l’opinion jusqu’à provoquer la mobilisation des associations et l’action des gouvernements, il faut davantage que quelques articles occasionnels ou quelques images fugaces placées en queue de JT. Une crise a le plus de chances d’attirer l’attention du public si elle est placée « à la une », si elle est traitée de manière répétée, si elle est mise en scène.


Imaginons-nous un instant autour de la table lors d’une réunion de rédaction et essayons de penser en « journalistes ». Le tsunami avait tous les ingrédients d’un grand événement médiatique : la simplicité – un coup de colère de la nature et non la conséquence de politiques ou de pratiques humaines, les images spectaculaires d’une mer déchaînée, la lutte désespérée d’être humains happés par les eaux furibondes, l’impression d’une proximité en raison de la présence de touristes occidentaux, les rumeurs diffusées sur Internet sur l’origine comploteuse de la catastrophe (une explosion nucléaire ?) et sur le temps d’alerte (les Américains savaient, ils ont déplacé leur flotte et n’ont rien dit !), les exigences de la diplomatie publique américaine empressée de faire oublier l’occupation de l’Irak en aidant des pays musulmans, etc.


Au Niger, rien de tout cela. Le pays le plus pauvre du monde, situé dans une zone à première vue dépourvue d’enjeux économiques ou stratégiques réels. Aucune guerre. Quasi aucun touriste. Aucune image. Une complexité des causes. Et l’impression de la fatalité et du mauvais sort. Ces régions sahéliennes ont toujours souffert de la sécheresse et de la famine, n’est-ce pas ? Et le verdict du rédacteur en chef tombe : on l’a déjà fait, ça n’intéresse personne…


Le Darfour a pâti lui aussi de ces choix journalistiques formatés : une répression dans une région à première vue dépourvue d’intérêt économique ou stratégique, un pays difficile d’accès, une guerre entre musulmans, aucune présence occidentale. La crise a éclaté en février 2003 avec le soulèvement de groupes rebelles, les premiers articles importants ont paru en janvier 2004, 15 000 morts, 1,5 millions de déplacés plus tard. Quant au Pakistan, il a souffert de la fatigue compassionnelle après la bulle humanitaire du tsunami, mais aussi, subliminalement, de l’image négative qui accable ce pays sous à un régime autoritaire et perçu avant tout comme un repaire de groupes extrémistes musulmans.


Haro donc sur les rédactions ? En partie, oui, mais en partie seulement. « C’est terrible à dire, confiait Patrick Chaboudez, responsable de la rubrique internationale de la Radio Suisse Romande, mais les histoires répétitives sur des situations rampantes comme la famine ou le sida ont un effet anesthésiant. Une famine de plus là-bas, c’est devenu une fatalité »1.


De nombreux auteurs, comme Michael Ignatieff, Rony Brauman ou encore Susan Moeller, ont étudié l’interaction entre les images, les médias et les crises humanitaires. Je voudrais plus modestement décrire les pratiques les plus communes au sein des rédactions afin de sortir des récriminations habituelles et souvent contre-productives que les ONG ou les milieux académiques adressent au monde de l’information et donc formuler des propositions qui tiennent compte de ces réalités. Je pense en effet que l’on exagère parfois le pouvoir prétendument malfaisant des médias pour masquer les carences d’autres institutions, gouvernements ou organisations internationales.


Trop d’infos tuent l’info

Dans la plupart des médias, l’information internationale donne le tournis. A l’instar des gouvernements, les médias ont le sentiment d’être débordés et, comme la plupart des armées d’ailleurs, ils ne semblent guère capables de mener deux guerres à la fois. « Ici on a trois priorités, s’exclamait un rédacteur en chef américain : l’Irak, l’Irak et encore l’Irak ».

Le journalisme est fondamentalement une question de choix, de sélection, de triage. Or, deux phénomènes s’entrechoquent. D’un côté, l’indigestion informative : ces dernières années, le nombre de messages a crû de manière exponentielle en raison notamment du développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication qui accroissent les capacités de collecte et de diffusion. De l’autre, le processus de sélection de l’information, de « gatekeeper », traditionnellement assumé par les journalistes, est troublé par la prolifération de nouveaux médias – sites web, blogs, ONG qui sont capables non seulement de révéler les choix et donc les oublis des médias, mais aussi de les contourner et de créer une médiasphère alternative.


Entre actes terroristes, conflits armés, tsunami, tremblement de terre, typhons et ouragans, entre les flashs radio et les breaking news des chaînes de télévision d’info en continu, l’actualité humanitaire apparaît haletante, bousculée, et souvent ingérable. Une crise humanitaire chasse l’autre, dans un rapport de forces inégalitaire qui privilégie inévitablement certaines crises par rapport à certaines autres. L’impression factice, créée par les NTIC, qu’il est possible de savoir tout, tout de suite, coïncide avec un sentiment d’indécision, d’impuissance et de lassitude. Elle amplifie, paradoxalement, les phénomènes d’emballement médiatique et de journalisme de meute. Malheur à celui qui sera le seul à avoir raison. Les journalistes peuvent se tromper à condition qu’ils le fassent tous en même temps.

L’économie des médias

Le journalisme est pris dans un système qui relève aussi de l’économie. La concurrence entre les médias, et surtout entre les chaînes de télévision, risque à tout moment de dériver vers l’emphase et la surenchère, accroissant dès lors « le droit d’entrée » de l’information diffusée par les organisations humanitaires. Cette course à l’audience exclut presque par définition la complexité et la pluralité des approches. Il y a bien de nobles et notables exceptions, mais les rédactions internationales sont le plus souvent réduites, les colonnes et le temps d’antenne leur sont comptés. Dans beaucoup de médias, alors que plus que jamais ce qui se passe loin de chez nous nous concerne, la place consacrée aux questions internationales s’est rétrécie. Le journalisme de proximité est devenu la règle par défaut de l’information.


L’Afrique, dans ce contexte de priorités et de hiérarchies de l’information, est structurellement rejetée sur les marges et ce sont, de surcroît, les conflits armés y sévissant qui absorbent la plus grande partie des colonnes ou des secondes d’antenne. La plupart des journaux européens ou américains n’ont pas de correspondants en Afrique de l’Ouest, parfois ils ne comptent qu’un seul spécialiste des questions africaines, obligé de tout suivre, du Soudan à la Côte d’Ivoire, de la RDC à l’Afrique du Sud2.


Il y a bien sûr des moyens de savoir : les réseaux d’information spécialisés comme InfoSud/Syfia, IRIN, Alertnet ou Reliefweb, les agences missionnaires comme Misna, les communiqués des grandes ONG humanitaires qui sont souvent les seules à être de manière permanente sur le terrain, les lettres confidentielles spécialisées permettent de suivre les événements du bout du monde. Mais les médias commerciaux ne sont pas conçus pour couvrir les « crises oubliées ». Ils parlent des explosions et non de leurs préparatifs. Ils « suivent » les famines et non pas les questions de malnutrition ou d’agriculture. D’une certaine manière, certains journalistes suivent l’info comme une carriole suit un cheval, certains couvrent l’info comme un couvercle couvre une casserole… C’est la définition de ce qui constitue une information qui est ici en cause. Elle reflète des routines journalistiques quasiment universelles fondées sur la « nouveauté » c’est le sens originel de la « nouvelle » , sur une rupture de la normalité, sur son caractère brutal ou aberrant. When it bleeds it leads, quand ça saigne, ça fait la « une ». Le fondateur de Fox News utilise à ce propos une image édifiante : « Vous avez deux personnes sur une scène : le premier présente une solution au problème israélo-palestinien, le second tombe dans la fosse d’orchestre. Qui des deux, selon vous, fera la « une » du JT ? »


Les déclarations et décisions des pouvoirs de référence exercent également une influence décisive sur l’agenda de l’actualité. Dans un livre célèbre, Deciding What’s News3, publié en 1979, le sociologue américain Herbert Gans, avait étudié comment de grands médias de qualité – Newsweek, Time, CBS News, NBC News choisissaient leurs sujets et définissaient donc ce qui était une information. Sa conclusion était sans appel : en général, les journalistes se laissent guider par les décideurs dits légitimes au sein du gouvernement ou des institutions. En fait, avant de parler d’un « effet CNN », on pourrait théoriser sur un « effet Maison blanche », la capacité d’un pouvoir de dire aux médias là où il faut aller et ce qu’il faut couvrir. La dépendance des journalistes à l’égard des sources officielles Etats, ONU, Union européenne qui fixent l’ordre du jour de l’information, est systémique. Or, si les organisations intergouvernementales tendent à assumer leur devoir d’informer sur les crises imminentes, les Etats évitent de mettre en exergue des urgences qui ne servent pas leurs intérêts ou qui ne se sont pas encore imposées à l’attention de tous car qui dit crise dit assistance ou interventions et la communauté internationale a toujours l’impression d’être submergée par la détresse du monde. Une phrase résume cette approche des gouvernements : « Enlevez-moi ces bébés noirs de l’écran », une phrase prononcée par le président Lyndon B. Johnson qui, en 1968, voulait à tout prix éviter d’intervenir dans la crise du Biafra.


Parfois, en effet, des images fortes, imprévues, collectées par des maraudeurs de l’info, bousculent les partitions officielles. Mais si le système de l’opinion publique travaille à l’émotion, celle-ci reflète aussi des rapports de force. Il y a une géographie du monde inutile, comme l’écrivait Pierre Conesa, dans le Monde diplomatique. Il y a des sous-hommes sur la planète de l’info. « Il y a une inégalité criante, même dans l’humanitaire, notait Jean-Hervé Bradol, président de Médecins sans frontières France, à propos de la crise alimentaire au Niger. Et beaucoup d’opérateurs institutionnels d’aide préfèrent être sur la photo en Indonésie plutôt que d’aller ramer au Niger. Cela fait des mois que l’on tente d’alerter, le grand cirque de la mobilisation ne se met en place qu’aujourd’hui. Totalement décalé, en retard par rapport aux besoins »4.

Liberté interstitielle

Que faire ? Les journalistes disposent, comme le rappelait Daniel Cornu dans son essai classique sur l’éthique de la presse, Journalisme et vérité, d’une liberté interstitielle au sein des médias dans lesquels ils travaillent. Ils sont les dépositaires ultimes de la responsabilité morale dans la chaîne de l’information. Au sein de médias classiques, des journalistes font très sérieusement leur travail, ils s’efforcent de parler de ce dont on ne parle pas, de proposer des reportages dans des pays oubliés, de revenir sur des crises éjectées du cycle de l’information. Situés en décalé de l’actualité, des magazines comme Enjeux internationaux ou des titres de la presse associative dont les critiques médiatiques sous-estiment souvent l’intérêt et l’influence , fondent leur démarche sur une conception moins conventionnelle du journalisme, en parlant des crises oubliées, des sujets négligés, des acteurs délaissés. En proposant aussi des regards plus complexes sur l’actualité de pays situés sur les marges de l’industrie de l’information. Toutefois, il y a une limite structurelle à ce volontarisme journalistique. Le marché ne récompense que très rarement les médias qui ont une conception, pour ainsi dire, « généreuse » de l’information internationale. Et même, dans ces médias de qualité, conscients de leur responsabilité publique, il y a des frontières au « journalisme des bons sentiments ».


J’ai de la presse une vision œcuménique et loin de moi l’idée d’imposer à France Dimanche d’écrire comme Le Monde ou à Fox News d’imiter la BBC. Mais une certaine presse devrait mieux assumer les responsabilités de ses prétentions à couvrir le monde. S’en donner les moyens et prendre des risques. Je suis persuadé, en effet, qu’il y a un marché pour un journalisme différent et qu’il n’est pas irresponsable commercialement de parler des crises endémiques, d’aller à contre-courant de l’actualité, d’anticiper, d’assurer le suivi des crises « démodées », d’investir dans des reportages et des enquêtes au long cours, de former des spécialistes pointus de régions journalistiquement peu rentables, situées en dehors des écrans-radar de l’info. Je reste convaincu que le journalisme a une mission, que son éthique se fonde sur la recherche de la vérité, l’indépendance face à tous les pouvoirs et le sentiment d’humanité. Le journalisme a la responsabilité d’informer, mais il a aussi, je crois, la « responsabilité de protéger ».


Face à des catastrophes qui risquent d’entraîner la mort de milliers de personnes, face aux menaces de génocide, la presse ne peut pratiquer l’indifférence car elle peut faire la différence. Certains protesteront en brandissant l’étendard de l’objectivité. Mais pareil étendard n’est parfois qu’un voile trop commode qui masque la réalité du monde tel qu’il est et révèle une abdication de principes essentiels du métier. N’oublions pas en effet que de célèbres pages du journalisme ont été écrites par des journalistes « engagés » qui ont osé faire campagne pour les victimes de graves crises humanitaires ou qui se sont obstinés à parler de pays brutalisés, sortis du cycle de l’information. Je pense bien sûr à Albert Londres, mais aussi plus près de nous, à Jean Hatzfeld à propos de la Bosnie et du Rwanda, à Anne Nivat sur la Tchétchénie, à Roy Gutman (Newsday) sur les camps de la mort serbes, à John Pilger sur le Timor oriental, ou encore à Emily Wax (Washington Post) au Darfour.

Le journalisme du sens

Toutefois, il ne suffit pas de sortir des chemins balisés de l’actualité pour s’aventurer dans des pays prétendument inintéressants et inutiles. Il faut aussi dépasser le journalisme d’indignation et d’émotion pour redonner un sens à l’actualité et ainsi redonner un sens à la solidarité. Il faut rechercher les causes au-delà de l’immédiateté, au-delà de l’invasion des criquets ou de la sécheresse exceptionnelle, pour étudier l’histoire, la culture, remonter jusqu’aux politiques d’ajustement structurels et à leurs conséquences sur la santé, l’alphabétisation, les infrastructures. Le journalisme doit aussi enquêter sur les responsabilités, sur la « chaîne de commandement ». Car les famines et les crises sont rarement « naturelles » ou le résultat d’une malédiction. Elles sont souvent la conséquence de politiques humaines, nationales ou internationales.


Or, au cours de ces dernières décennies, dans les médias, le mot humanitaire s’est substitué à celui de développement ; la couverture des urgences a pris le pas sur la description de situations de crise permanente. Le journalisme, s’il ne veut pas aggraver ce sentiment de fébrilité et dès lors d’insignifiance que semble nous donner l’actualité, doit renouer avec son devoir d’expliquer, de mettre en contexte, d’analyser les causes et les conséquences à long terme. La presse doit montrer en particulier dans quelle mesure ces crises nous concernent et nous touchent, au-delà de la compassion ou du sentiment de gêne. On ne peut pas se désintéresser des crises africaines et s’étonner de la pression migratoire désespérée sur les plages des Canaries ou le long des grillages et des barbelés de Ceuta et Melilla. Pour ce faire, la presse doit renouer avec l’impératif d’être un régulateur des autres pouvoirs. Elle doit, comme disent les anglosaxons, speak truth to power, « dire la vérité au pouvoir ». Et cette vérité, c’est notamment, comme le rappelait Jan Egeland5 en mai dernier, le grave sous-financement, en dessous de 20%, des appels de fonds pour l’Afrique. C’est aussi l’impact négatif, au-delà de l’aide, de certaines politiques européennes ou de celles d’institutions financières internationales. Veut-on réellement le développement de l’Afrique ou seulement sa survie ? La presse ne pose pas toujours les bonnes questions…


Pour bien couvrir une crise humanitaire, il faut être sur le terrain, mais il faut aussi envoyer les journalistes dans les coulisses des ministères des Affaires étrangères, dans les couloirs de la Commission européenne, dans les lobbies de l’agriculture et les conseils d’administration des institutions financières. Car, dans ces centres de pouvoir, on sait ce qui se passe, on connaît « l’état du monde ». Et on sait assez souvent comment y répondre. La presse devrait dès lors reprendre l’initiative, reconquérir son autonomie face à ces instances du pouvoir qui, à défaut de forger l’actualité, en façonnent à tout le moins sa lecture. Le journalisme d’investigation sur les politiques extérieures des pays du Nord, sur les logiques des institutions d’Etat, sur les réseaux parallèles ou les stratégies d’entreprises qui se greffent sur elles, serait la voie logique d’une autre manière de couvrir le Sud et de, peut-être, contribuer par plus de transparence, à la bonne gouvernance mondiale

Les ONG

Confrontées aux urgences sur le terrain et au mode de fonctionnement de la presse, de nombreuses ONG ont cherché à mieux faire passer leurs messages. Nombre d’entre elles ont considérablement développé leurs politiques et services de communication. Mais ceux-ci ont fatalement buté sur les limites du genre : l’engorgement des appels à la compassion, les risques de simplification et de spectacularisation des situations d’urgence, la concurrence face aux donateurs et aux médias, etc. Depuis quelques années, les médias font preuve d’une plus grande circonspection à l’égard des ONG internationales. Ils mettent en doute leurs priorités, leurs motivations, et leur politique de communication. Et ils ne sont pas loin de se méfier d’une surenchère au grand bazar des crises humanitaires. Le battage médiatique des ONG obscurcit les enjeux, il peut aussi provoquer des dysfonctionnements et des erreurs de priorité.


La cacophonie entre les acteurs des crises humanitaires – ONG, forces armées, organisations intergouvernementales, opérateurs privés n’arrange pas les choses. Ainsi, la confusion sur la qualification des exactions commises à l’encontre de la population civile au Darfour – génocide, nettoyage ethnique, brutale contre-insurrection ? a certainement compliqué l’intervention humanitaire. De même, les controverses sur le Niger – famine ou malnutrition infantile endémique amplifiée par une grave crise alimentaire ? ont laissé les journalistes perplexes. « A proprement parler, malgré l’emploi courant de l’expression dans les médias, il n’y a pas eu de famine au Niger »6, notaient deux sénateurs français, de retour d’une mission d’évaluation au Niger, fin août.


Ces deux exemples nous disent que pour les ONG, il est tout aussi important de travailler sur l’information que sur la communication, c’est-à-dire de mettre en place les systèmes de collecte, de traitement, d’interprétation et de diffusion de l’information qui leur permettent d’être des éléments fiables dans la chaîne de l’info, d’apporter des faits, de les valider et de leur donner un sens. « A l’ombre des mots justes » : c’est ainsi que MSF France avait titré l’éditorial de sa revue Messages d’octobre/novembre 2004 consacré à la crise au Darfour. « En invoquant le "crime des crimes", en conjuguant militaire avec humanitaire, les mots ont des implications concrètes, autant qu’ils servent divers intérêts politiques. Produire notre propre langage, c’est alors un point de départ pour produire des secours efficaces, délestés des amalgames préjudiciables à notre action. C’est aussi défendre notre indépendance à l’égard de tout pouvoir, dans le seul intérêt des populations qu’on assiste. C’est enfin s’extraire de la propagande et résister à l’ère de la confusion, à l’air du temps ».


Dans ce rôle, les ONG doivent avoir pour principe de ne pas aggraver la pollution des flux d’informations et la corruption du journalisme. Elles doivent au minimum respecter les principes fondamentaux de ce métier en fournissant une information rigoureuse sans emphase ni manipulation. Elles doivent, si possible, contribuer à améliorer le journalisme, en compensant ses absences ou ses négligences, en jetant un coup de projecteur sur les crises oubliées, en fournissant par le biais de l’enquête les éléments qui, très souvent, échappent aux regards furtifs des médias. C’est le choix de Human Rights Watch lorsque ses chercheurs passent des mois dans l’Ituri7 pour remonter les filières des trafiquants d’or, ou lorsqu’ils s’infiltrent, des semaines durant, au Darfour pour établir les responsabilités des massacres et des expulsions.


Dans un univers médiatique encombré et hyper-sollicité, les ONG doivent aussi accroître leur autonomie. Les médias dominants, comme le dirait Monsieur de La Palice, dominent, mais jusqu’à un certain point seulement. A la fin des années 1990, après une décennie placée par Alain Minc et Thomas Friedman sous le signe de la mondialisation heureuse, le mouvement altermondialiste a démontré qu’il était possible de percer le mur de la « pensée unique » et d’imposer des idées dissonantes en dépit d’un rapport de forces médiatique qui lui était défavorable. La critique médiatique, en effet, est condamnée à l’impasse si elle se contente d’être un simple observatoire du récit médiatique. Les « anti-globalisation » ont su se donner les moyens de leur autonomie, en créant, en marge des grands médias, des réseaux d’information capables de créer la masse critique nécessaire à la visibilité. Par ailleurs, les ONG ne peuvent pas à la fois se plaindre des médias et tenter de les instrumentaliser. En d’autres termes, les organisations humanitaires ne devraient pas rester passives et indifférentes devant les évolutions de l’économie des médias ni accepter la dégradation du discours public par le sensationnalisme ou le spectacle. A moins bien sûr qu’elles ne préfèrent, pour leurs appels de fonds, des publics qui ne fonctionnent qu’à l’émotion.


Défendre des médias de qualité et de service public, comme l’ont fait Article 19 et Human Rights Watch il y a quelques années en faveur de la BBC World Service, refuser les propositions récentes de la Commission européenne qui consacre une fuite en avant dans la commercialisation de la télévision, ne devraient pas être le combat corporatiste des journalistes grincheux nostalgiques du temps béni du monopole d’Etat. Non, c’est une question qui concerne tous ceux qui aspirent à une information citoyenne et solidaire. Et donc tous ceux qui agissent dans l’humanitaire et en faveur du développement.

Libertés

Finalement, la liberté de la presse dans les pays du Sud devrait aussi préoccuper l’ensemble des ONG, qu’elles s’efforcent de renforcer la société civile ou qu’elles forent des puits. Il n’y a pas de famine dans des pays dotés d’une presse libre, affirme, depuis des années, le prix Nobel d’Economie Amartya Sen. Le Niger confirme-t-il sa thèse ? En tout cas, la couverture de la crise alimentaire et les critiques adressées aux pouvoirs publics, accusés d’inertie et d’indifférence, ont été sanctionnées par des mises à l’écart ou par des peines d’emprisonnement. Ainsi, le 12 août 2005, la Fondation pour les Médias en Afrique de l’Ouest (MFWA) dénonçait la mise en congé de la rédactrice en chef de l’hebdomadaire gouvernemental Sahel Dimanche qui avait alerté l’opinion sur l’existence de la famine à travers un reportage dans son édition du 29 avril 2005.

Très souvent, les journalistes locaux sont, avec les représentants sur le terrain des organisations humanitaires et de développement, les vigies qui peuvent signaler les risques de crise et les disfonctionnements des institutions. Ce sont eux qui peuvent amener les gouvernements à prendre leurs responsabilités et, en cas d’urgence, à prévenir à temps la communauté internationale. De cette liberté de la presse, mais aussi de la crédibilité du journalisme, dépendent finalement la qualité de l’information qui parvient aux victimes ou aux populations menacées et l’efficacité de l’aide. Les gens ont besoin de pain ou de mil, mais aussi de dignité. Et celle-ci n’existe pas sans liberté.

L’auteur

Jean-Paul Marthoz est directeur éditorial de la revue Enjeux internationaux (Bruxelles) www.enjeux-internationaux.org – et ancien directeur international de l’information à Human Rights Watch www.hrw.org . Il est également l’auteur de Et maintenant le monde en bref. Les médias et le nouveau désordre mondial, GRIP/Editions Complexe, Bruxelles, 2006, 324 p.



couverturemdmArticle paru dans la revue Humanitaire, Hors série n°3, été 2006, Médias et plaidoyer : comment faire porter la voix des ONG ? Humanitaire est une revue trimestrielle de débat et de réflexion éditée par Médecins du Monde. Pour tous renseignements : http://www.medecinsdumonde.org/publicati(..)


Publié le 03/10/2006 12:27 par Par Jean-Paul Marthoz - Contacter l'auteur - Signaler un problème

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